Le pardon
Qu’est-ce que le pardon ?
Devons-nous pardonner leurs offenses, comme nous demandons à être pardonnés ?
Bien sûr, j’associe immédiatement l’idée à mon éducation religieuse, catholique, apostolique et romaine. Dans une prière, apprise par cœur dans mon enfance, « pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi, nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal … »
Qui est suivi de « Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen! Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses. » Bible Saint Mathieu 6 :12-15
Avant que d’appartenir à la religion, le pardon appartient à la morale. La notion de bien et de mal. Que considèrent mêmes les impies et les mécréants.
Le dictionnaire de l’Académie française nous fournit la définition : « Action de pardonner ; le fait d’être pardonné ; rémission d’une faute, d’une offense… » Et pour Pardonner : « Remettre une faute, une offense ; n’en garder nul ressentiment ; renoncer à la châtier ou à en tirer vengeance… »
Le pardon s’oppose donc à la rancune, au ressentiment, au désir de vengeance, à la volonté de châtiment. C’est donc, à l’origine un sentiment destiné à s’opposer à un autre sentiment. L’un considéré comme positif, l’autre comme négatif.
Et l’origine de ce sentiment négatif est la faute, l’offense. Il y a donc un auteur de la faute, voire plusieurs et une victime de la faute, voire plusieurs. Il s’agit donc de pardonner la faute à son ou à ses auteurs.
Comme juriste, je ne peux m’empêcher d’en associer l’idée avec un des textes les plus beaux et les plus clairs du droit français, l’article 1382 du Code Civil : « Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. » (Nouveau code civil art. 1240)
Pardonner une faute dont on souffre, voire dont on ne se remettra jamais, comme la perte d’un être cher, est difficile, voire insurmontable. Pardonner une faute dont les conséquences ont été réparées me semble un tout autre problème, à la portée de chacun et de tout le monde.
Nous avons abordé la notion, l’idée, certains diraient le concept, de pardon sur le plan personnel, individuel, mais sa dimension la plus importante est sociale. Comment faire fonctionner une société où les rancunes, les haines et les vengeances se perpétueraient ?
La religion propose de s’en remettre à Dieu pour pardonner, mais elle fournit une procédure. Je l’ai apprise au catéchisme, dans mon enfance :
1 - La reconnaissance de la faute.
2 – Le repentir.
3 – La contrition.
4 - La réparation.
5 – Le pardon.
Si la première étape n’est pas toujours facile à franchir, dans de nombreux cas, la réparation est impossible. Certaine blessures ne se referment pas et la mort est irrémédiable. Comme le sont certaines destructions. Néanmoins, il existe une notion de substitution à la réparation, que l’on appelle la compensation. Notion qui a sans doute donné naissance à certaines formes d’assurances. Notamment celle de « responsabilité civile ». Où l’assureur, généralement une compagnie d’assurance ou une mutuelle, se substitue à l’auteur, rarement pour réparer, mais dans la plupart des cas pour dédommager, indemniser la, ou les, victimes.
Dans les cas graves, il est rare qu’il n’y ait qu’une seule victime. Pour les dégâts dits « corporels », s’il y a une victime principale, blessée ou morte, il y a des victimes collatérales, conjoint, enfants, parents … Pour lesquelles un dédommagement, une indemnisation, s’ils ne constituent pas une réelle réparation, peuvent entrainer une atténuation du dommage.
A l’origine de nos sociétés a existé une loi que l’on appelle La Loi du Talion. Symbolisée par l’expression « Œil pour œil, dent pour dent ». Celui qui a crevé un œil aura un œil crevé, celui qui a cassé une dent se verra infliger le même dommage. Celui qui a tué sera mis à mort. Mais cet acte, qui n’était plus accompli par vengeance, par un proche de la victime, mais par l’autorité, au nom de la société, passait ainsi du statut de vengeance à celui de sanction. Tendant à interrompre le cycle des vengeances, qui pouvaient se perpétuer entre des familles ou des clans. Souvent qualifié de « vendetta ».
Bien que les fautes, crimes et délits, ne semblent pas avoir diminué, les sanctions se sont, avec le temps, l’évolution des sociétés et des mentalités, beaucoup atténuées. Pas seulement par la disparition de la sanction indûment qualifiée de « peine de mort ». Mais également avec les disparitions des galères, des bagnes, des travaux forcés et en dernier lieu, le faible taux d’exécution des jugements, actuellement estimé aux alentours de 40%.
Si nous avons vu que la législation avait à l’origine pour objet de mettre fin à la justice privée, vengeance ou vendetta, nous n’avons pas abordé le sujet de la dimension sociale de la sanction infligée par les tribunaux. Celle-ci est en effet principalement destinée à empêcher le criminel, le délinquant, le fautif de réitérer. Eviter la récidive, mettre hors d’état de nuire, est le premier objet de la privation de liberté et de la plupart des sanctions qui sont prononcées. La réparation n’étant devenue que très secondaire, l’intérêt social, prétendument collectif, prévalant sur celui de la, ou des victimes.
La victime n’étant plus prise en compte, ne peut plus accorder son pardon. Qui ne fait d’ailleurs plus l’objet que d’un intérêt social très limité. Pour aucun des drames qui font le bonheur et les gros titres des medias, je n’ai entendu interroger les victimes, sur l’éventuel pardon qu’ils pourraient accorder aux criminels. Ni de repentir, ni de réparations, mais souvent de sanctions, qui ne sont d’ailleurs quasiment jamais appliquées. Ou avec une mansuétude qui semble destinée à favoriser la récidive. Au terme de délais qui ont dépassé l’oubli.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Le laxisme des gouvernants ? Ceci me rappelle la blague du politique, député ou sénateur, qui privilégie la subvention à accorder à la prison, sur celle prévue pour l’école. Son assistant lui demandant pourquoi, il lui répond qu’il est sûr de ne pas retourner à l’école.
La logorrhée législative ? Descartes disait déjà au XVIIème siècle: « La multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices…un état est bien mieux réglé, lorsque, n’en ayant que fort peu, elles y sont étroitement observées. » - Discours de la méthode. Il semble que nous sommes près d’atteindre l’extrême opposé de cet aphorisme.
L’encombrement des tribunaux et la lenteur de la justice, qui sont la conséquence de ce qui précède et de l’incompétence des législateurs, qui n’ont toujours pas compris que droit principiel et droit coutumier, sont contradictoires et incohérents. Que faire confiance à des juges et à des tribunaux est nécessaire et même indispensable. Une loi n’a aucun intérêt si elle n’est pas appliquée. Et en plus elle coûte. Ce qui ne les empêche pas de les pondre au kilomètres, sans jamais se soucier qu’elles soient, ou même puissent éventuellement, être appliquées.
Nous vivons dans une société de spectacle, où l’effet d’annonce est la règle. Peu se soucient des effets et des conséquences. Ce qui est important est d’occuper la une de la presse, d’apparaître triomphant sur les medias. Après cela n’a plus d’importance, ou si peu.
L’état de la société, l’état du monde est la conséquence de cette inconscience collective.
A qui pouvons-nous en demander pardon ?
Marc Albert CHAIGNEAU
Puteaux, 04/01/2023 - 03/03/2025